Livrer une version inaccessible : que faire quand c'est décidé
En Bref : L'essentiel à retenir
- Quand la décision de livrer échappe au développeur, la seule action utile est de laisser une trace écrite avant la livraison, pas après.
- Trois questions aident la décision : le défaut bloque-t-il une tâche, existe-t-il un contournement, et crée-t-il une dette durable ?
- En France, un défaut connu doit figurer dans la déclaration d'accessibilité : l'omettre constitue un manquement distinct de l'inaccessibilité.
- La dérogation pour charge disproportionnée ne couvre pas une contrainte de calendrier ; celle-ci relève du schéma pluriannuel.
Il arrive un moment, dans à peu près tous les projets, où le défaut d'accessibilité est identifié, chiffré, et où la décision de livrer quand même est prise plus haut que vous. Ce billet ne traite pas de la façon d'éviter cette situation, mais de ce qu'il reste à faire une fois qu'elle est là.
La réponse tient en un mot, et elle n'est pas défensive : documenter. Voici pourquoi, et sous quelle forme, en tenant compte de ce que le cadre français ajoute par rapport à une simple bonne pratique interne.
Avant l'arbitrage : trois questions qui changent la décision
Une objection formulée en termes techniques passe rarement. Une objection formulée en termes de conséquence est entendue plus souvent. Trois questions suffisent, et elles s'adressent à qui décide.
Le défaut empêche-t-il d'accomplir la tâche, ou la rend-il seulement pénible ? La différence est celle qui sépare l'utilisateur qui abandonne de celui qui râle. Un tunnel d'achat qu'on ne peut pas terminer au clavier n'est pas une gêne, c'est une vente perdue et une exposition juridique.
Existe-t-il un contournement accessible ? Une page alternative, un formulaire de contact, un numéro de téléphone. La réponse change complètement la nature du risque, et elle est souvent bien moins coûteuse que la correction elle-même.
La dette sera-t-elle technique ou réglementaire ? Un composant à refaire est un coût. Un défaut qu'il faudra déclarer publiquement, puis expliquer à un contrôleur, est autre chose.
Après l'arbitrage : la trace, et où la mettre
Une fois la décision prise, écrivez-la. Pas pour vous couvrir, même si l'effet existe, mais parce que cette trace est le seul point d'entrée de tout ce qui suit : la déclaration, le schéma pluriannuel, la planification de la correction.
Le support importe moins que le fait qu'il survive au projet. Un ticket, un courriel, un compte rendu de réunion. Un commentaire dans le code sert à l'équipe mais ne remontera jamais à qui rédige la déclaration d'accessibilité.
La formulation utile est factuelle et sans reproche : ce qui a été constaté, sur quel parcours, quel critère est concerné, ce qui a été décidé et par qui, et à quelle échéance la correction est prévue.
Ce que le cadre français ajoute
C'est ici que la pratique française diverge d'un simple conseil de bonne conduite, et le point mérite d'être connu des équipes.
Un défaut connu ne reste pas une affaire interne. La déclaration d'accessibilité doit signaler les contenus non accessibles et les motifs invoqués. Autrement dit, ce que vous avez écrit dans un ticket a vocation à ressortir, sous une forme rédigée, sur une page publique du site.
L'oublier ne fait pas disparaître le problème, cela en ajoute un second. L'article 47-1 de la loi de 2005 traite séparément le manquement à l'accessibilité et le manquement aux obligations déclaratives, avec deux plafonds distincts. Un défaut assumé et déclaré coûte moins cher qu'un défaut assumé et tu, ce que détaille notre article sur les sanctions RGAA et EAA.
Ce qu'une dérogation ne couvre pas
La confusion est fréquente et vaut d'être levée. La dérogation pour charge disproportionnée n'est pas une case à cocher quand le budget manque : c'est une démonstration argumentée, chiffrée, réexaminée périodiquement, que l'administration peut demander à consulter.
Une contrainte de calendrier n'en relève pas. Un défaut qu'on prévoit de corriger au trimestre suivant se documente ailleurs : dans le schéma pluriannuel et son plan annuel, dont c'est précisément l'objet. Confondre les deux revient à invoquer une exception permanente pour un problème temporaire, ce qui est plus difficile à défendre que la réalité.
Le contournement, à ne pas négliger
Entre « c'est accessible » et « ce n'est pas accessible », il existe presque toujours une marge que le projet n'a pas explorée, faute de temps. Une page de secours reprenant la même fonction en HTML simple. Un lien d'évitement vers un parcours alternatif. Une mention « problèmes connus » qui prévient l'utilisateur au lieu de le laisser buter.
Ces solutions ne rendent pas le service conforme et ne doivent pas être présentées comme telles. Elles évitent en revanche qu'une personne se retrouve devant un mur sans aucune issue, ce qui est la situation que le mécanisme de contact de la déclaration cherche justement à prévenir.
Conclusion
Quand la décision vous échappe, il reste deux choses en votre pouvoir : formuler l'enjeu en termes que le décideur peut arbitrer, et laisser une trace qui survivra au sprint. En France, cette trace a une destination précise, la déclaration d'accessibilité, et c'est ce qui la rend utile au-delà du confort personnel.
Analysez le parcours concerné avant la livraison, même si vous savez déjà qu'il ne passera pas : vous aurez la liste précise à porter dans le ticket, puis dans la déclaration, plutôt qu'un souvenir approximatif trois mois plus tard.
Source de la réflexion initiale : When You Can't Stop the Ship, Nathan Ortiz pour Intopia, août 2026.
Questions fréquentes
Que faire quand on m'impose de livrer une fonctionnalité inaccessible ?
Documenter par écrit, avant la livraison, dans un support qui laisse une trace : ticket, courriel, compte rendu de réunion. Cette trace n'est pas un geste défensif de développeur, c'est ce qui permettra à l'organisation de déclarer honnêtement son état de conformité et de planifier la correction. Le silence, lui, transforme un arbitrage assumé en défaut non identifié.
Faut-il déclarer publiquement un contenu non accessible ?
Oui, et c'est une différence importante entre le cadre français et une simple bonne pratique interne. La déclaration d'accessibilité doit signaler les contenus non accessibles et les motifs invoqués. Un défaut connu qui ne figure pas dans la déclaration expose à deux manquements distincts : l'inaccessibilité elle-même, et le défaut d'obligation déclarative, qui porte son propre plafond de sanction.
Une dérogation permet-elle de livrer inaccessible ?
La dérogation pour charge disproportionnée existe, mais elle n'est ni un droit ni une case à cocher : c'est une démonstration argumentée et chiffrée, réexaminée périodiquement, que l'administration peut demander à voir. Une contrainte de calendrier projet n'en fait pas partie. Un retard de planning se documente comme un défaut temporaire dans le schéma pluriannuel, pas comme une dérogation.
Guides RGAA associés
Pour aller plus loin sur les sujets abordés dans cet article, consultez nos fiches techniques :
Chaque image porteuse d'information doit avoir une alternative textuelle pertinente via l'attribut alt. Les images décoratives doivent avoir un attribut alt vide.
L'intitulé de chaque lien doit permettre de comprendre sa destination ou sa fonction, soit par l'intitulé seul, soit par l'intitulé complété par son contexte (phrase, titre de section, item de liste ou cellule de tableau).
Chaque champ de formulaire doit avoir une étiquette (label) qui lui est liée explicitement.
Vidéos RGAA sur ce thème
Pour voir ces sujets en action, regardez les épisodes vidéo correspondants :
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